Les couches de la cornée
La cornée n'est pas un bloc uniforme : c'est un empilement de couches transparentes, de la surface vers l'intérieur de l'œil. La plupart des pathologies ci-dessous touchent précisément l'une d'elles — épithélium, stroma ou endothélium.
Le kératocône
Le kératocône est une déformation progressive de la cornée, qui s'amincit et se bombe en forme de cône au lieu de garder sa courbure régulière. Cette déformation crée un astigmatisme irrégulier qui ne se corrige pas correctement avec de simples lunettes, et qui fait baisser la vision de manière souvent rapide chez le sujet jeune.
Il débute généralement à l'adolescence ou chez le jeune adulte, et touche le plus souvent les deux yeux de façon asymétrique. Sa cause est multifactorielle : prédisposition génétique, terrain allergique (eczéma, asthme, rhinite) — et surtout, un facteur aggravant majeur et parfaitement évitable : le frottement des yeux.
La cornée se déforme en cône
Au lieu de garder sa courbure régulière (en pointillé), la cornée s'amincit et se bombe en cône. D'où un astigmatisme irrégulier et une baisse de vision souvent rapide chez le sujet jeune.
Ne vous frottez pas les yeux
Le frottement oculaire répété est aujourd'hui reconnu comme le premier facteur déclenchant et aggravant du kératocône. La pression mécanique des doigts sur une cornée fragilisée accélère sa déformation. Chez un patient prédisposé, arrêter de se frotter les yeux peut à lui seul stopper l'évolution de la maladie. C'est un geste gratuit, immédiat, et déterminant.
J'ai consacré un site entier à cette cause, pour sensibiliser patients et soignants à l'impact des frottements oculaires.
Découvrir defeatkeratoconus.comQuels symptômes ?
- Baisse de vision progressive, surtout d'un œil
- Astigmatisme qui augmente et change d'axe à chaque consultation
- Vision dédoublée, halos, éblouissement nocturne
- Changements fréquents de correction de lunettes, jamais vraiment satisfaisants
Comment le dépiste-t-on ?
Le diagnostic repose sur la topographie cornéenne — la cartographie du relief de la cornée — qui détecte la déformation avant même qu'elle ne soit visible à l'œil nu. C'est aussi cet examen, systématique lors de tout bilan de chirurgie réfractive, qui permet d'éliminer un kératocône débutant : opérer au laser une cornée prédisposée au kératocône serait dangereux.
Quels traitements ?
- Arrêt des frottements — la mesure n°1, à tous les stades.
- Lentilles rigides ou sclérales — pour restaurer une surface optique régulière.
- Cross-linking du collagène (CXL) — un traitement qui « rigidifie » la cornée par UV et riboflavine, pour stopper l'évolution.
- Anneaux intracornéens — pour régulariser la courbure dans certains cas.
- Greffe de cornée — réservée aux formes très avancées, devenue rare grâce au dépistage précoce.
La dystrophie épithéliale de Cogan
La dystrophie de Cogan — aussi appelée dystrophie de la membrane basale épithéliale ou map-dot-fingerprint — est l'anomalie cornéenne la plus fréquente. Elle touche la couche la plus superficielle de la cornée, l'épithélium, qui adhère mal à la membrane sous-jacente. Les cellules épithéliales se décollent par endroits, dessinant des cartes, des points et des empreintes caractéristiques.
Cartes, points et empreintes
L'épithélium (couche superficielle) adhère mal et dessine des motifs en cartes, points et empreintes à la surface de la cornée — à l'origine des érosions récidivantes.
Quels symptômes ?
- Souvent aucun : la dystrophie est découverte fortuitement
- Vision intermittente floue ou fluctuante
- Érosions cornéennes récidivantes : douleur vive au réveil, sensation de corps étranger, larmoiement, photophobie — typiquement le matin, à l'ouverture des paupières
Quels traitements ?
Le plus souvent, de simples larmes artificielles et pommades cicatrisantes (notamment au coucher) suffisent à prévenir les érosions. En cas de récidives invalidantes, un traitement de surface — micro-ponctures ou photokératectomie thérapeutique (PKT) au laser excimer — permet de refaire adhérer durablement l'épithélium. Le pronostic est excellent.
Une dystrophie de Cogan doit être identifiée au bilan : elle peut influencer le choix de la technique (la PKR/PKT traite parfois les deux problèmes en même temps) et le déroulement de la cicatrisation. Elle n'interdit pas l'opération, mais elle se planifie.
La dystrophie endothéliale de Fuchs
La dystrophie de Fuchs touche l'endothélium — la couche la plus profonde de la cornée, dont les cellules jouent le rôle de pompes : elles évacuent en permanence l'eau pour maintenir la cornée transparente. Dans la dystrophie de Fuchs, ces cellules dégénèrent progressivement. La cornée n'est plus « asséchée », elle gonfle (œdème) et devient trouble.
L'endothélium ne pompe plus l'eau
Les cellules de l'endothélium (les pompes de la cornée) dégénèrent : l'eau s'accumule, la cornée gonfle et devient trouble — surtout le matin.
Quels symptômes ?
- Vision brouillée surtout le matin, qui s'améliore dans la journée (l'évaporation diurne assèche partiellement la cornée)
- Halos, éblouissement
- À un stade avancé : baisse de vision permanente, douleurs
- Évolution lente, sur des années à des décennies ; plus fréquente chez la femme après 50 ans
Quels traitements ?
- Collyres hypertoniques (sérum salé concentré) pour réduire l'œdème matinal aux stades précoces
- Greffe endothéliale (DMEK / DSAEK) aux stades avancés : on ne remplace que la couche malade, par une fine lamelle de cornée saine. Récupération bien plus rapide qu'une greffe totale.
La dystrophie de Fuchs impose une grande prudence lors d'une chirurgie de la cataracte, car l'intervention sollicite l'endothélium déjà fragilisé. Le dépistage préopératoire (comptage des cellules endothéliales) est indispensable et conditionne la stratégie chirurgicale.
La cornea guttata
La cornea guttata correspond à l'apparition de petites excroissances (les guttae) sur la membrane qui soutient l'endothélium. C'est, le plus souvent, le stade le plus précoce de la dystrophie de Fuchs, avant tout retentissement sur la transparence cornéenne.
De petites excroissances (guttae)
Vues de face, les cellules de l'endothélium forment une mosaïque régulière. Les guttae sont de petites excroissances qui apparaissent entre elles — le stade le plus précoce de Fuchs, souvent sans symptôme.
Quels symptômes ?
À un stade précoce, la cornea guttata est le plus souvent asymptomatique. Lorsque l'endothélium commence à moins bien assurer son rôle de pompe, des symptômes peuvent apparaître, typiquement :
- Un brouillard visuel matinal — vision trouble au réveil, qui s'améliore dans la journée (la cornée, gorgée d'eau pendant le sommeil paupières fermées, se déshydrate une fois les yeux ouverts).
- Une sensation de grains de sable ou de corps étranger, une gêne de surface.
- Une vision globalement voilée ou un voile laiteux, surtout aux stades plus avancés.
- Un éblouissement et des halos autour des lumières, notamment la nuit.
- Plus tardivement, une baisse d'acuité visuelle persistante, et parfois des douleurs si des bulles se forment à la surface (kératopathie bulleuse).
Faut-il s'inquiéter ?
Le plus souvent, non. La cornea guttata est fréquemment découverte de façon fortuite lors d'un examen à la lampe à fente, chez un patient sans aucun symptôme. Elle n'évolue pas systématiquement vers une dystrophie de Fuchs avérée. Elle impose simplement une surveillance régulière et une vigilance particulière avant toute chirurgie intraoculaire (cataracte notamment).
Conduite à tenir
- Surveillance ophtalmologique périodique avec comptage endothélial
- Information du patient avant toute chirurgie de la cataracte
- Aucun traitement nécessaire en l'absence de symptôme
Quand l'endothélium défaille réellement — œdème cornéen, brouillard persistant, baisse de vision — on ne remplace pas toute la cornée : une DMEK remplace uniquement la fine couche endothéliale défectueuse, avec une récupération rapide et un risque de rejet très faible. Point important : chez un patient qui a aussi une cataracte, cette greffe peut être proposée de manière combinée, dans le même temps opératoire que la chirurgie de la cataracte (« triple procédure » : cataracte + implant + DMEK) — ce qui évite deux interventions séparées.
La sécheresse oculaire
La sécheresse oculaire est l'un des motifs de consultation les plus fréquents. Elle résulte soit d'un manque de larmes, soit d'une mauvaise qualité du film lacrymal qui s'évapore trop vite (le plus souvent par dysfonctionnement des glandes de Meibomius, qui produisent la couche grasse des larmes).
Un film lacrymal qui se rompt
Le film de larmes est insuffisant ou trop instable et se rompt à la surface de l'œil — d'où la sensation de sable, les brûlures et une vision intermittente floue.
Quels symptômes ?
- Sensation de sable, de grains, de brûlure
- Paradoxalement, parfois un larmoiement réflexe
- Yeux rouges, fatigue visuelle, vision intermittente floue
- Gêne aggravée par les écrans, le vent, la climatisation, le port de lentilles
Facteurs de risque
- Âge, ménopause, variations hormonales
- Travail prolongé sur écran (on cligne 3× moins)
- Port de lentilles de contact
- Climatisation, chauffage, environnement sec, pollution
- Médicaments : antihistaminiques, antidépresseurs, certains traitements de l'hypertension
- Maladies générales : Gougerot-Sjögren, polyarthrite, dysthyroïdie
- Antécédent de chirurgie réfractive (transitoire)
Conseils & prévention
- Larmes artificielles sans conservateur, aussi souvent que nécessaire
- Pauses écran : règle du 20-20-20 (toutes les 20 min, regarder à 20 pieds pendant 20 s)
- Cligner volontairement, complètement, régulièrement
- Hygiène des paupières : compresses chaudes + massage des bords palpébraux
- Humidifier l'air, éviter le flux direct de climatisation/chauffage
- Bonne hydratation, alimentation riche en oméga-3
- Limiter le temps de port des lentilles
Une sécheresse non contrôlée est une contre-indication temporaire à la chirurgie au laser — qui l'aggraverait. Tant qu'elle n'est pas traitée et stabilisée, l'intervention est reportée. C'est aussi le premier motif d'insatisfaction post-opératoire quand elle est négligée : raison de plus pour la dépister et la traiter en amont.
La rosacée avec atteinte oculaire
La rosacée est une maladie inflammatoire chronique de la peau du visage (rougeurs, bouffées vasomotrices, petits vaisseaux dilatés des joues et du nez). Dans une proportion importante des cas, elle s'accompagne d'une atteinte oculaire — la rosacée oculaire — parfois même sans signe cutané marqué, ce qui la rend difficile à diagnostiquer.
Le bord des paupières inflammé
L'inflammation gagne le bord des paupières et bloque les glandes de Meibomius, qui produisent la partie grasse des larmes : yeux rouges, sécheresse, orgelets et chalazions à répétition.
Quels symptômes ?
- Yeux rouges chroniques, sensation de brûlure et de corps étranger
- Blépharite : bords des paupières inflammés, croûtes à la base des cils
- Orgelets et chalazions à répétition
- Dysfonctionnement des glandes de Meibomius → sécheresse oculaire évaporative
- Dans les formes sévères : atteinte de la cornée (kératite) menaçant la vision
Quels traitements ?
- Hygiène palpébrale quotidienne : compresses chaudes, massage des paupières, nettoyage doux des bords
- Larmes artificielles pour la composante sèche
- Cures d'antibiotiques à action anti-inflammatoire (cyclines) par voie orale dans les formes installées
- Traitement dermatologique de la rosacée cutanée en parallèle
- Éviction des facteurs déclenchants : alcool, plats épicés, expositions extrêmes (soleil, froid)
La rosacée oculaire ne se guérit pas définitivement, mais se contrôle très bien avec une hygiène palpébrale régulière. La régularité du soin compte plus que son intensité : quelques minutes chaque jour valent mieux qu'un traitement intense et intermittent.
Les infections cornéennes sous lentilles
Les lentilles de contact sont sûres lorsqu'elles sont bien utilisées — mais elles restent la première cause de kératite infectieuse (infection de la cornée). Une infection cornéenne est une urgence : non traitée à temps, elle peut laisser une cicatrice définitive sur l'axe visuel, voire menacer l'œil.
Un infiltrat sous la lentille
Sous une lentille, des germes (bactérie, amibe, champignon) peuvent infiltrer la cornée et y former une tache. Douleur et œil rouge imposent de retirer la lentille et de consulter en urgence.
Trois grands types de germes
| Germe | Contexte | Particularité |
|---|---|---|
| Bactéries | Le plus fréquent. Souvent Pseudomonas chez le porteur de lentilles. | Évolution rapide, en 24-48 h. Douleur, rougeur, baisse de vision. |
| Amibes | Acanthamoeba — liée à l'eau (douche, piscine, robinet) avec lentilles. | Douleur intense, disproportionnée. Diagnostic difficile, traitement long. |
| Champignons | Plus rare. Favorisé par les traumatismes végétaux, l'humidité. | Évolution insidieuse, traitement antifongique prolongé. |
Signes qui doivent alerter — consultez en urgence
- Douleur oculaire intense, surtout chez un porteur de lentilles
- Œil rouge, larmoiement, photophobie marquée
- Baisse de vision, tache blanchâtre visible sur la cornée
- Réflexe : retirez immédiatement vos lentilles et consultez le jour même. Conservez l'étui et les lentilles — ils aideront à identifier le germe.
À ne jamais faire avec des lentilles
- Dormir avec (sauf lentilles spécifiquement prévues à cet effet)
- Les rincer ou les conserver dans l'eau du robinet
- Se doucher, se baigner, nager sans lunettes étanches
- Réutiliser ou compléter le produit d'entretien (« topping »)
- Dépasser la durée de port prescrite
- Les manipuler avec les mains non lavées
Les bons réflexes d'hygiène
- Se laver et se sécher les mains avant toute manipulation
- Entretien quotidien avec une solution neuve, étui vidé et séché à l'air
- Remplacer l'étui tous les 1 à 3 mois
- Respecter scrupuleusement la fréquence de renouvellement (journalières, mensuelles…)
- Retirer les lentilles à la moindre rougeur ou gêne
- Garder une paire de lunettes pour alterner et reposer les yeux
- Visite de contrôle annuelle chez l'ophtalmologiste
La dégénérescence pellucide marginale
La dégénérescence pellucide marginale (DPM) est une ectasie cornéenne rare, proche du kératocône. Elle se caractérise par un amincissement en bande de la cornée inférieure : la cornée se bombe juste au-dessus de la zone amincie, ce qui crée un astigmatisme irrégulier important, souvent « inverse » et difficile à corriger.
Elle se révèle en général plus tardivement que le kératocône (30-50 ans). Comme lui, elle est aggravée par les frottements oculaires et impose la même prudence absolue vis-à-vis de la chirurgie réfractive au laser.
Un amincissement bas et un bombement
À la topographie, la DPM dessine une figure caractéristique en « pince de crabe » : la cornée s'amincit en bande dans sa partie basse et se bombe juste au-dessus.
Quels symptômes ?
- Astigmatisme irrégulier qui augmente et déforme la vision
- Baisse de vision progressive, mal corrigée par les lunettes
- Changements fréquents et insatisfaisants de correction
Quels traitements ?
- Arrêt des frottements — comme pour le kératocône.
- Lentilles rigides ou sclérales pour restaurer une surface optique régulière.
- Cross-linking (CXL) pour stabiliser l'évolution.
- Anneaux intracornéens ou, dans les formes très avancées, greffe — rares.
La DPM est l'une des contre-indications formelles à la chirurgie au laser : opérer une cornée déjà fragilisée précipiterait l'ectasie. La topographie systématique du bilan permet de la dépister, même à un stade débutant.
La kératopathie bulleuse (œdème de la cornée)
La kératopathie bulleuse est un œdème chronique de la cornée lié à la défaillance de l'endothélium — la couche de cellules-pompes qui maintient la cornée « asséchée » et transparente. Quand ces pompes ne suffisent plus, l'eau s'accumule, la cornée gonfle et trouble, et de petites bulles (cloques) douloureuses se forment à sa surface.
Les deux grandes causes sont la dystrophie de Fuchs évoluée et le traumatisme de l'endothélium lors d'une chirurgie intraoculaire (typiquement après une chirurgie de cataracte sur un endothélium fragile).
La cornée se gorge d'eau et cloque
Privée de ses pompes endothéliales, la cornée gonfle (œdème du stroma) et forme des bulles à sa surface, dont la rupture est douloureuse — surtout au réveil.
Quels symptômes ?
- Vision brouillée, surtout le matin
- Douleur vive lors de la rupture des bulles, sensation de corps étranger
- Photophobie, larmoiement, œil rouge
- Halos autour des lumières
Quels traitements ?
- Collyres hypertoniques pour réduire l'œdème aux stades précoces
- Lentille pansement pour soulager la douleur
- Greffe endothéliale (DMEK / DSAEK) — on ne remplace que la couche malade : c'est le traitement de référence, à récupération rapide
Les kératalgies & érosions cornéennes récidivantes
Les érosions cornéennes récidivantes sont des décollements répétés de l'épithélium — la fine couche superficielle de la cornée — qui survient par épisodes, typiquement au réveil, à l'ouverture des paupières. La douleur est vive et brutale : c'est la « kératalgie récidivante ».
Deux grands contextes : un antécédent de traumatisme cornéen (griffure d'ongle, coup de papier, branche), où l'épithélium n'a jamais bien réadhéré ; ou une dystrophie de la membrane basale (dystrophie de Cogan), où l'adhérence est constitutionnellement fragile.
Le traumatisme par ongle — celui d'un jeune enfant, un griffon involontaire, un doigt dans l'œil — est le déclencheur le plus typique. Le choc arrache une zone d'épithélium et, surtout, abîme la « colle » qui l'ancre à la couche profonde (la membrane basale). Même après une cicatrisation apparente, cette zone reste fragile : des mois, voire des années plus tard, l'épithélium peut se redécoller spontanément, le plus souvent la nuit. C'est ce décalage dans le temps qui surprend les patients — ils ne font pas toujours le lien avec un vieux coup d'ongle oublié.
L'épithélium se décolle par épisodes
Mal ancré à la couche sous-jacente, l'épithélium se décolle brutalement — souvent la nuit, la paupière « accrochant » la surface fragile. D'où la douleur intense au réveil.
Quels symptômes ?
- Douleur vive et brutale au réveil, à l'ouverture des yeux
- Sensation de corps étranger, larmoiement, photophobie
- Épisodes récurrents, parfois sur le même œil traumatisé des mois ou années auparavant
Quels traitements ?
- Lubrification nocturne : pommade cicatrisante au coucher, larmes artificielles le jour — la base du traitement préventif
- Lentille pansement lors des crises
- En cas de récidives invalidantes : micro-ponctures ou photokératectomie thérapeutique (PKT) au laser excimer pour refaire adhérer l'épithélium durablement
Quand les crises se répètent malgré la lubrification, la photokératectomie thérapeutique (PKT) au laser excimer est la solution de référence : le laser polit la surface de la cornée et favorise une réadhérence durable de l'épithélium, mettant fin aux récidives dans la grande majorité des cas. C'est un geste de surface, rapide et bien toléré — précisément le bon outil quand un vieux coup d'ongle continue de réveiller la douleur des années plus tard.
La kératite herpétique
La kératite herpétique est une infection de la cornée due au virus de l'herpès (HSV). Une fois contracté, le virus reste latent dans le nerf et se réactive à l'occasion d'un stress, d'une fièvre, d'une exposition solaire ou d'une baisse d'immunité. Sa signature est un ulcère superficiel en forme de branche d'arbre : l'ulcère dendritique.
C'est une cause fréquente de baisse de vision d'origine cornéenne. Les récidives peuvent laisser des cicatrices (taies) sur l'axe optique, d'où l'importance d'un diagnostic et d'un traitement précoces.
Un ulcère en branche d'arbre
Le virus creuse à la surface de la cornée un ulcère dendritique (ramifié), bien visible après instillation de fluorescéine — la signature de l'herpès cornéen.
Quels symptômes ?
- Œil rouge, douloureux, larmoyant, photophobie
- Baisse de vision si l'axe optique est touché
- Diminution de la sensibilité de la cornée
- Évolution par poussées récidivantes
Quels traitements ?
- Antiviraux (aciclovir) en pommade et/ou par voie orale
- Traitement préventif au long cours des récidives fréquentes
- Suivi régulier — risque de cicatrice cornéenne, greffe réservée aux séquelles sévères
Jamais de corticoïdes en automédication
Devant un œil rouge et douloureux, n'utilisez jamais un collyre à la cortisone trouvé dans la pharmacie familiale : sur une kératite herpétique, les corticoïdes seuls aggravent l'infection et peuvent perforer la cornée. Tout œil rouge douloureux qui traîne doit être examiné.
Le ptérygion
Le ptérygion est une excroissance charnue et vascularisée de la conjonctive qui empiète progressivement sur la cornée, le plus souvent du côté du nez. Sa forme triangulaire évoque une petite aile (du grec pterygion, « petite aile »).
Il est favorisé par l'exposition solaire (UV), le vent, la poussière et la sécheresse — d'où sa fréquence chez les personnes travaillant en extérieur et dans les climats ensoleillés.
Une « aile » qui gagne la cornée
Le ptérygion progresse depuis le coin interne de l'œil vers la cornée. Tant qu'il reste à distance de l'axe visuel, il est surtout gênant ; s'il l'atteint, il induit un astigmatisme et baisse la vision.
Quels symptômes ?
- Rougeur, irritation, sensation de corps étranger
- Gêne esthétique (relief rosé sur le blanc de l'œil)
- Astigmatisme et baisse de vision s'il s'approche de l'axe optique
Quels traitements ?
- Protection solaire (lunettes anti-UV) et larmes artificielles pour ralentir l'évolution et calmer l'irritation
- Chirurgie d'exérèse avec autogreffe conjonctivale quand il est gênant, inesthétique ou progresse vers la pupille — l'autogreffe réduit nettement le risque de récidive
Comme pour la cornée en général, la meilleure prévention reste la protection contre le soleil : des lunettes couvrantes à filtre UV, surtout en extérieur, sur l'eau ou à la montagne.
La pinguécula — sa cousine qui ne franchit pas la cornée
La pinguécula est une petite surélévation jaunâtre de la conjonctive, située près du bord de la cornée, le plus souvent du côté du nez. Sa couleur jaune s'explique par son contenu : sous l'effet des UV et des agressions chroniques (vent, poussière, sécheresse), les fibres de collagène de la conjonctive dégénèrent et s'accumulent en un petit amas de tissu élastique altéré (dégénérescence élastoïde), parfois accompagné de dépôts de protéines et de lipides (graisses). Ce n'est donc ni un kyste, ni une tumeur : c'est un vieillissement localisé de la conjonctive. Favorisée par les mêmes facteurs que le ptérygion, elle s'en distingue par un point essentiel : elle reste sur la conjonctive et n'envahit jamais la cornée.
Bénigne et très fréquente, elle ne fait pas baisser la vision. Elle peut s'irriter par poussées (pingueculite) — rougeur locale, sensation de grain de sable — calmées par des larmes artificielles, parfois un anti-inflammatoire local. L'exérèse chirurgicale reste exceptionnelle, réservée à une gêne persistante ou esthétique. La protection solaire freine son évolution, comme pour le ptérygion.
La conjonctivite virale à adénovirus
C'est l'infection de la surface de l'œil la plus fréquente : une conjonctivite virale due aux adénovirus, très contagieuse, responsable de petites épidémies (école, bureau, cabinet). Elle donne un œil rouge, larmoyant, une sensation de sable et des paupières collées le matin — un œil d'abord, puis souvent le second.
Dans les formes les plus marquées, le virus ne reste pas sur la conjonctive : il atteint aussi la cornée (kérato-conjonctivite) et y laisse de petits infiltrats sous-épithéliaux — des taches blanchâtres arrondies. Ce sont eux qui expliquent une récupération parfois longue : la rougeur disparaît en une à deux semaines, mais la gêne visuelle, l'éblouissement et la sensation de flou peuvent persister des semaines, voire des mois.
Prise en charge tardive ou forme sévère, ces infiltrats peuvent laisser des séquelles : baisse de vision, éblouissement, opacités cornéennes persistantes. On a alors parfois recours à un traitement prolongé par ciclosporine en collyre (pour calmer l'inflammation et faire régresser les infiltrats) et, sur des opacités anciennes et invalidantes, à une photokératectomie thérapeutique au laser (laser PKT) qui polit la surface de la cornée.
Très contagieuse, la conjonctivite à adénovirus impose une hygiène stricte (lavage des mains, serviette personnelle, éviction le temps de la contagiosité) et un avis en cas d'atteinte de la vision : mieux vaut surveiller la cornée que laisser s'installer des séquelles.
Le gérontoxon (arc cornéen)
Le gérontoxon — aussi appelé arc cornéen ou arcus senilis — est un anneau blanc-grisâtre qui se dépose à la périphérie de la cornée, séparé du bord par un fin liseré de cornée claire. Il correspond à un dépôt de lipides (graisses) dans le tissu cornéen.
Très fréquent, il est dans la grande majorité des cas totalement bénin et lié au vieillissement : on le voit chez beaucoup de personnes âgées, sans aucune conséquence sur la vue. Il ne touche que le bord de la cornée, jamais l'axe visuel, et ne fait pas baisser la vision.
Un anneau au bord de la cornée
Le gérontoxon dessine un cercle blanc-grisâtre à la périphérie de la cornée, toujours séparé du bord par une fine zone de cornée restée claire. Il n'atteint jamais le centre : la vision est préservée.
Chez une personne jeune (avant 45-50 ans), un arc cornéen peut être le signe d'une anomalie du cholestérol ou des lipides (hyperlipidémie). Dans ce cas, un bilan sanguin est justifié pour dépister un facteur de risque cardiovasculaire. Après 60 ans, en revanche, il est considéré comme une simple manifestation de l'âge.
Conduite à tenir
- Aucun traitement n'est nécessaire : le dépôt ne s'enlève pas et ne gêne pas la vision.
- Chez le sujet jeune : vérifier le bilan lipidique (cholestérol, triglycérides).
- Simple constatation lors de l'examen à la lampe à fente — il ne requiert pas de surveillance particulière en lui-même.
La kératite en bandelette
La kératite en bandelette (ou kératopathie en bandelette) est un dépôt de calcium qui se forme dans la couche superficielle de la cornée, à hauteur de la fente palpébrale — la zone exposée entre les paupières. Elle dessine une bande blanchâtre, grisâtre ou crayeuse qui traverse horizontalement la cornée, souvent criblée de petits trous (là où passent les nerfs cornéens).
Contrairement au gérontoxon, ce dépôt se situe au centre, dans l'axe visuel : lorsqu'il s'épaissit, il peut faire baisser la vision, provoquer une gêne, des picotements et une sensation de corps étranger si la surface devient irrégulière. C'est presque toujours la conséquence d'un autre problème oculaire ou général, et non une maladie isolée.
Une bande horizontale au centre
Le calcium se dépose en bande horizontale dans la zone laissée découverte entre les paupières. À la différence de l'arc cornéen, elle occupe le centre de la cornée et peut donc gêner la vision quand elle s'épaissit.
Pourquoi elle apparaît
- Inflammations chroniques de l'œil — uvéites à répétition, notamment chez l'enfant (arthrite juvénile).
- Œil sec sévère ou maladies de surface anciennes, sécheresse majeure.
- Anomalies du calcium ou du phosphore dans le sang (problèmes rénaux, certaines maladies générales, excès de vitamine D).
- Pathologies oculaires évoluées ou œil ayant subi plusieurs chirurgies, parfois en cas de glaucome ancien.
Conduite à tenir
- Rechercher la cause : bilan de l'inflammation oculaire et, au besoin, bilan sanguin (calcium, phosphore, fonction rénale).
- Lubrifier la surface (larmes artificielles) tant que la gêne reste modérée.
- Quand le dépôt gêne la vision, un traitement de surface existe : le chélateur EDTA dissout et retire le calcium, parfois complété par un polissage au laser excimer (PTK) pour lisser la cornée.
- Le dépôt pouvant réapparaître si la cause persiste, le suivi régulier et le traitement du problème de fond sont essentiels.